Azemmour
La ville qui porte l'olivier dans son nom.
À une heure de Casablanca, une médina blanche se penche sur l'estuaire. On y entre par une porte portugaise, on y marche sur deux mille cinq cents ans, et l'on y trouve des dragons brodés qui n'apparaissent qu'à la lumière du soir. Portrait d'une belle endormie que presque personne ne visite.
Le nom est un olivier
Commençons par le nom, parce que tout est déjà dedans. Azemmour ne vient pas de l'arabe, ni du portugais qui a pourtant tenu la ville un quart de siècle. Azemmour est un mot amazigh, azemmur, et il désigne l'olivier. L'olivier sauvage, précisément : celui qui pousse seul, qui tient dans la roche, qui met un siècle à devenir un arbre et n'en tombe pas pour autant. Dans la langue berbère, la même racine dit la force tranquille, tazmart, dont on tire aussi le mot pour l'huile, cette matière qui nourrit sans s'épuiser.
Il faut s'arrêter là un instant. Une maison qui s'est nommée d'après une montagne aux oliveraies millénaires arrive dans une ville qui, elle aussi, porte l'olivier dans son nom. Le hasard est trop juste pour qu'on le laisse passer. Zerhoun et Azemmour se répondent par la même racine, à quatre-vingts kilomètres l'une de l'autre. L'une accrochée à sa montagne sainte, l'autre penchée sur son fleuve. Ce n'est pas une coïncidence pittoresque. C'est une parenté. On ne visite pas Azemmour en touriste. On y revient comme on rentre chez une cousine qu'on n'avait jamais rencontrée.
On arrive par le pont, et la ville apparaît d'un coup, entière : le rempart ocre qui tombe droit dans l'eau, les maisons chaulées serrées les unes contre les autres, le minaret, et cette lumière qui ne ressemble à aucune autre lumière de la côte. Voilée, argentée, posée à plat sur l'estuaire. Ce n'est pas la lumière franche de l'Atlantique ni l'or sec de l'intérieur. C'est une lumière de fleuve, qui adoucit les angles et rend les blancs presque bleus. Les peintres l'ont comprise avant tout le monde. Nous y reviendrons.

Une fenêtre sur l'estuaire, dans une maison de la médina.
Deux mille cinq cents ans, lus par strates
Azemmour ne se raconte pas d'un trait. Elle se lit comme une pierre fendue, par couches, et aucune couche n'efface la précédente. Les Phéniciens y font escale il y a près de trente siècles. Des marchands les accompagnent, certains ne repartent pas. Rome l'appelle Azama et la fait prospérer. On y développe la pêche à l'alose, ce grand poisson d'estuaire dont la disparition raconte, à elle seule, le destin de la ville. Au Moyen Âge, Azemmour est l'une des cités du royaume berbère des Berghouata. Les Almohades lui donnent les murailles qu'elle porte encore. Sous les Mérinides, un sultan y bâtit une médersa : la ville n'est pas qu'un port, c'est un foyer de savoir.
Puis viennent les Portugais. Ils tiennent Azemmour de 1513 à 1541. Vingt-huit ans, et c'est pourtant ce qui se voit le plus. En 1486 déjà, les Zemmouris avaient noué commerce avec les navigateurs lusitaniens. Mais quand le gouverneur Moulay Zayam refuse de payer le tribut, Lisbonne répond par une flotte démesurée. La ville tombe presque sans combat. La légende locale glisse même, parmi les soldats de cette armée, le nom d'un jeune homme qui fera plus tard le tour du monde : Magellan. Vrai ou rêvé, le détail dit bien ce qu'est Azemmour, un lieu si stratégique que la grande histoire y passe, puis l'oublie.
De cette parenthèse restent les remparts, la kasbah, ses tours, et Dar El Baroud, la maison de la poudre, dont il ne subsiste qu'un pan dressé face à l'eau, comme une dent unique. On monte sur le chemin de ronde et l'on comprend la ville d'un regard : d'un côté le fleuve et ses barques, de l'autre la campagne, et sous les pieds, sans hiérarchie, un mur portugais, une porte almoravide, un enduit refait hier. Le temps, ici, ne range pas ses affaires. Il les empile.
Une médina qui regarde un fleuve, pas la mer ni la montagne. C'est rare, au Maroc. Presque personne n'y va.
Azemmour · rive gauche de l'Oum Er-Rbia
Le fleuve, et le poisson qui est parti
Il faut parler de l'alose, parce qu'aucun autre récit ne dit mieux ce qu'Azemmour a été et ce qu'elle est devenue. L'alose est une sorte de grande truite argentée qui remonte le fleuve pour frayer. L'estuaire de l'Oum Er-Rbia en était si riche que les Romains, déjà, y avaient organisé la pêche. Des siècles durant, la ville a vécu de ce poisson. Les marchands juifs d'Azemmour s'étaient faits les maîtres de son commerce : on salait, on acheminait vite l'alose vers Casablanca et vers Mazagan, la voisine portugaise. Le fleuve nourrissait la ville, et la ville nourrissait la côte.
Puis l'alose s'est raréfiée, puis elle a presque disparu. Barrages en amont, eaux troublées, équilibres rompus. Et avec le poisson, c'est la raison d'être du port qui s'en est allée. On dit à Azemmour que la fuite de l'alose a précipité la chute de la ville. C'est une phrase qu'on n'oublie pas : une cité déclinant à mesure qu'un poisson cessait de remonter son fleuve. Il reste l'estuaire, les barques bleues tirées sur la vase, les filets pendus, les hérons immobiles à marée basse. Il reste le geste lent des pêcheurs, à défaut du poisson qui le justifiait.
Le mellah, et des saints que l'on partage
À l'intérieur des murs, un quartier plus grave, plus silencieux : le mellah. Azemmour a été, des siècles durant, une ville à trois voix. En 1496, quand le Portugal expulse ses juifs, beaucoup traversent et s'arrêtent là, sur l'autre rive, à l'ombre des mêmes remparts qui les avaient chassés : pêcheurs, artisans, marchands. La ville se couvre alors de demeures aux accents mauresques, et le croisement devient sa manière d'exister, musulmane, juive, et cette mince couche chrétienne venue de la mer.
De cette présence, il ne reste que des vestiges : une synagogue fermée, un cimetière sur la pente, des maisons dont les linteaux savent encore lire l'hébreu. Mais il reste surtout des saints que les deux communautés se partagent, ce qui est plus rare qu'une pierre. Le patron de la ville est un cheikh soufi du douzième siècle, Moulay Bouchaïb, dont le mausolée veille encore. Et l'on honore aussi la mémoire d'un saint juif, Rabbi Abraham Moul Nes, dont l'histoire ne figure dans aucune annale officielle mais que la légende fait marcher ici il y a plus de cinq cents ans, invoqué, dit-on, par des mères des deux confessions. Une ville se juge à ce qu'elle met en commun. Azemmour a longtemps mis en commun ses saints.
Estevanico, l'enfant parti trop loin
D'Azemmour est parti un homme dont le nom a fait le tour du monde sans jamais revenir. Il s'appelait Mustafa Azemmouri, le Mustafa d'Azemmour, et l'histoire l'a rebaptisé Estevanico. Réduit en esclavage, embarqué vers le Nouveau Monde, il devient, dans les années 1520, l'un des premiers hommes d'Afrique à traverser ce qui deviendra le sud des États-Unis : guide, interprète, passeur entre des langues et des peuples au sein d'une expédition espagnole perdue dans l'immensité. Un enfant de cette médina blanche, jeté au bout du monde, et qui n'a survécu que parce qu'il savait parler à tout le monde. La ville ne l'a pas oublié : sur une barque de bois, une petite silhouette veille en son nom.
Les dragons qui n'apparaissent qu'à la lumière du soir
S'il ne fallait retenir qu'un savoir-faire d'Azemmour, ce serait celui-là, et il tient du prodige. La broderie d'Azemmour, la ghorza, ne ressemble à aucune autre broderie marocaine. On ne brode pas ici un motif sur un fond. On brode le fond tout entier, en soie rouge le plus souvent, parfois bleu sombre, sur une bande de lin ou de coton, et l'on laisse le motif apparaître en creux, en réserve, dans la matière épargnée. Le dessin naît de ce qui n'est pas brodé. C'est une pensée à l'envers, patiente, qui refuse l'erreur : chaque distance est calculée, l'œil arrange les couleurs, et une seule maille de trop trahit des semaines de travail.
Broderie d'Azemmour « aux dragons » : le motif, en soie rouge, surgit du fond épargné. Le dessin naît de ce qui n'est pas brodé.
Et que représentent ces motifs ? Des dragons affrontés. Des paons se faisant face autour d'un calice. Des chimères, des oiseaux, des femmes aux jupes ballonnées, des arbres de vie. Un bestiaire qui n'a rien de marocain, et pour cause : ces figures viennent de la Renaissance italienne et des bannières portugaises, arrivées par les comptoirs et par les mains des femmes juives et morisques chassées d'Espagne et du Portugal, qui les ont recousues ici, sur l'autre rive, dans une soie rouge. La broderie d'Azemmour est une mémoire textile de l'exil : un dragon de Venise ou de Lisbonne survivant sur une bande de lin marocaine, brodé par des mâallmat, des maîtresses brodeuses, qui se transmettaient l'art de mère en fille, chaque secret rangé dans un tiroir comme un héritage.
Le plus beau vient à la fin. Certaines de ces pièces sont dites mystérieuses : leurs motifs ne se révèlent qu'exposés à la lumière rasante. En plein jour, on ne voit qu'un champ de rouge uni. Mais qu'on incline la bande vers une fenêtre en fin d'après-midi, quand le soleil descend et frappe la soie de biais, et les dragons se lèvent, surgis de l'ombre des points, dessinés par la seule lumière du soir. Cet art est aujourd'hui menacé. Elles ne sont plus qu'une poignée à le tenir, et les ruelles alentour portent encore, comme des épitaphes, les noms des métiers qui les ont désertées : la rue des cordonniers, celle des tisserands, celle des couturiers. Une ville dont les rues gardent le nom de ce qu'elles ne font plus.
La broderie d'Azemmour est un fil. Il mène vers d'autres mains, d'autres ateliers.
Entrer chez les ArtisansLa belle endormie que les peintres réveillent
On a beaucoup dit d'Azemmour qu'elle dormait. C'est vrai, et c'est sa chance. L'histoire est passée au large, le port s'est tu, et il en reste une médina intacte, presque entièrement habitée. Pas un décor pour cars de touristes, mais des maisons où l'on vit, où le linge sèche, où une porte s'entrouvre sur un patio. Les guides la mentionnent à peine, les automobilistes pressés la contournent pour la plage ou le golf voisins. Tant mieux. On y marche sans carte, on s'y perd, et se perdre est le seul programme qui vaille.
Depuis une vingtaine d'années, pourtant, quelque chose remue. Des architectes et des peintres ont racheté des demeures décrépites et les ont rendues habitables. Des galeries s'ouvrent dans l'ancienne médina. Surtout, les murs se sont couverts de fresques. Un art de rue est venu se poser sur la chaux, et même quand la manifestation qui l'a fait naître s'est éteinte, la peinture est restée. On tourne un angle et un pan de mur vous regarde.

Les arches peintes de la médina. La couleur, ici, est une mémoire, pas un décor.
On ne visite pas la beauté. On l'habite.
Il existe, au bord des remparts, une de ces demeures qu'on a sauvées. Un riad devenu maison d'artiste, où les murs de tadelakt portent des toiles, où un piano attend dans une salle basse, où les fenêtres cintrées cadrent l'estuaire comme des tableaux. On y dort dans une chambre qui regarde le fleuve, sous une lumière qui bouge toute la journée sur la chaux.

Le salon regarde l'eau. La lumière du fleuve fait tout le travail.
L'escapade exacte
Pour un Casablancais, Azemmour est la sortie du samedi la plus juste qui soit. Une heure de route par l'autoroute, ou un train depuis Casa-Voyageurs qui vous dépose presque au pied des murs. Une matinée dans les ruelles chaulées, une heure sur le rempart à regarder l'estuaire, le déjeuner près de l'eau, et le retour avant que la lumière ne tombe. Pas de circuit fléché, pas de boutique à souvenirs, rien à cocher. Juste une ville à traverser lentement, une porte à pousser, un mur à écouter.
C'est la preuve la plus proche que la lenteur n'est pas une destination lointaine. Elle est à une heure de la deuxième ville du pays. Elle regarde un fleuve, elle garde ses dragons pour l'heure dorée, et elle porte, depuis toujours, le nom d'un olivier.
· ZERHOUN
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La première visite part dans la lettre
Nous poussons la porte des ateliers et des maisons. Ce qu'on y voit, ce qu'on y apprend, ce qui s'y transmet, la lettre le raconte en premier.
Une lettre par mois. Rien à vendre.

