La Lettre
Les Mains · Reportage N°02

Une table peut
être un art

Mains d'une brodeuse guidant un cerceau à broder sur un lin peint de palmes vertes, à l'Atelier Houria Tazi

Dans une demeure patricienne de Rabat, une femme née dans le sérail diplomatique marocain a transformé un savoir appris chez les religieuses françaises en une maison de broderie recherchée par Dior, Nina Ricci et les collectionneurs du monde entier.

Quarante ans plus tard, sa fille Kenza Echouafni perpétue le geste et veille sur un atelier devenu autant un métier qu'un refuge. C'est l'histoire d'une lignée, d'un savoir-faire, et d'une manière rare de tenir la qualité comme une exigence morale.

À Rabat, une nappe n'est jamais seulement une nappe. Elle porte la trace de la main, du fil et du temps.

Les Mains · N°02

Une enfance dans « le Palais »

Pour comprendre l'Atelier Houria Tazi, il faut d'abord entrer dans la maison où tout a commencé. Houria Tazi était la fille du pacha de Rabat, l'une de sept enfants qui grandirent dans une vaste demeure que le quartier avait fini par surnommer, avec un mélange de déférence et d'ironie, le Palais Tazi. On imagine sans peine la vie qui s'y déroulait : les réceptions, le passage des dignitaires, les tables dressées pour recevoir, le sens de l'apparat qui accompagnait la fonction de son père. C'est dans cet univers de représentation, où la manière de recevoir tenait lieu de langage social, que la jeune Houria a formé son œil bien avant de savoir ce qu'elle en ferait.

Comme il était d'usage dans les familles de son rang, elle fut envoyée en France pour y recevoir une éducation confiée aux religieuses. C'est là, entre les murs d'un couvent, qu'elle apprit à broder. Le détail paraît anecdotique et il est en réalité fondateur : la broderie qui allait devenir sa signature n'est pas d'abord un héritage marocain transmis de mère en fille, mais un savoir européen acquis loin de chez elle, qu'elle rapporterait ensuite au pays pour le réinventer à sa façon. Cette double appartenance, marocaine par la naissance et française par la formation, imprègne encore aujourd'hui chaque pièce sortie de l'atelier.

À son retour, dit-on, elle assista d'abord son père dans ses activités diplomatiques et ses réceptions, prolongeant naturellement l'art de recevoir dans lequel elle avait grandi. Ce détour par la diplomatie n'est pas sans importance : il explique la précision avec laquelle Houria comprenait ce qu'une belle table pouvait dire d'une maison, d'un hôte, d'un pays. Elle ne concevait pas la broderie comme un ornement ajouté après coup, mais comme le prolongement d'une culture de l'accueil qu'elle avait pratiquée toute sa vie.

De la maison endormie à l'atelier

Le geste fondateur tient dans une décision d'une grande simplicité et d'une grande audace. La grande maison familiale était à moitié abandonnée, ses meubles anciens recouverts de draps, ses ailes vidées de la vie qui les avait autrefois animées. Plutôt que de laisser cet espace s'endormir, Houria y installa des métiers à broder là où dormait le mobilier d'antan. Trois femmes vinrent d'abord travailler à ses côtés. Fait remarquable, presque un demi-siècle plus tard, ces trois premières brodeuses font toujours partie de l'aventure. Cette permanence dit à elle seule quelque chose de la nature du lieu : on n'y entre pas pour une saison, on y reste pour la vie.

L'atelier vit le jour au tout début des années 1980, à Rabat, et son histoire couvre désormais plus de quarante ans. À ses débuts, il ressemblait davantage à un prolongement domestique qu'à une entreprise. Mais la force de Houria ne résidait pas seulement dans son habileté manuelle. Elle possédait une qualité plus rare pour l'époque et pour son milieu : l'énergie et l'imagination d'une femme d'affaires avant l'heure. Cultivée, ayant vu le monde, d'un caractère bien trempé, elle refusait de se contenter d'un travail approximatif. Elle exigeait ce qui se faisait de mieux et, lorsque cette qualité n'existait pas encore, elle se donnait pour tâche de la créer elle-même. C'est cette exigence qui lui fit repérer un manque : le marché du linge de table brodé, travaillé à la main, offrait au Maroc une place que personne n'occupait vraiment avec cette ambition.

Set de table en lin écru, brodé et peint à la main de fleurs, à jour sur les bords
Le lin, travaillé jusqu'à une finesse presque translucide. Peint à la main, puis brodé, puis fini à l'aiguille.

La Mamounia, ou la révélation d'un métier

Le tournant, celui qui fit passer l'atelier du statut d'occupation personnelle à celui de profession, se joua à Marrakech. Lorsque Houria Tazi présenta ses premières créations à La Mamounia, le palace le plus prestigieux du royaume, l'accueil fut immédiat et éclatant. Ce qui avait commencé comme l'expression d'une sensibilité privée méritait désormais d'être conduit avec le sérieux d'un véritable métier.

Il faut s'arrêter sur ce moment, car il éclaire toute la trajectoire de la maison. La reconnaissance n'est pas venue d'un marché de masse, mais d'un lieu qui incarnait, mieux que tout autre au Maroc, l'excellence de l'hospitalité. La Mamounia parlait le même langage que Houria : celui de la table dressée avec soin, du détail qui distingue, de la qualité perçue comme une évidence plutôt que comme un argument. En choisissant ce lieu pour ses débuts publics, Houria Tazi inscrivait d'emblée son travail dans le registre du haut de gamme — une exigence de positionnement jamais abandonnée depuis.

Une broderie française à l'accent marocain

L'identité esthétique de l'atelier échappe aux catégories attendues. On pourrait supposer qu'un atelier marocain fondé par une fille de pacha produirait une broderie d'inspiration traditionnelle, chargée de motifs orientaux. La réalité est plus subtile. La broderie de l'atelier est essentiellement française, presque dépourvue d'influences nord-africaines apparentes. Ce choix relève d'une stratégie assumée : la maison s'adresse à une clientèle au goût distinctement européen. La touche marocaine se lit davantage dans l'esprit du lieu et la main-d'œuvre que dans une ornementation folklorique.

Au fil des années, l'offre s'est enrichie bien au-delà de la seule broderie. Houria y a intégré la peinture à la main, qui permet de composer des motifs impossibles à obtenir au seul fil, ainsi que des éléments empruntés à la haute couture. Le lin, travaillé jusqu'à une finesse presque translucide, sert de support à un répertoire d'une grande amplitude : mosaïques, compositions géométriques, floraisons spectaculaires, représentations animales d'un réalisme saisissant. Chaque set, chaque nappe devient un objet à mi-chemin de l'usage et de l'œuvre, destiné à des tables qui se pensent comme des mises en scène. Cette qualité n'a pas échappé aux grandes maisons françaises : les créations de l'atelier ont été retenues par des noms tels que Dior et Nina Ricci. Pour un atelier resté volontairement discret, ces collaborations valent mieux qu'une campagne de publicité.

Croquis de fleurs de cerisier reportés au crayon bleu sur des carrés de lin, prêts à broder
L'atelier, geste par geste

Du croquis au fil

Le motif est d'abord dessiné, puis reporté et placé sur le tissu. Vient la peinture, qui apporte au lin ses couleurs. Puis la broderie, qui fixe le dessin dans le fil. L'un des atouts les plus précieux de la maison est de produire un prototype en quelques heures : on ne théorise pas indéfiniment, on fabrique, on regarde, on décide.

Mains brodant un coquelicot rouge sur un lin blanc tendu dans un cerceau, sous la tête d'une machine
Le fini, condition de tout

La main, jusqu'au bout

Les finitions closent le travail : l'ourlet à jour, le soin des angles, le traitement des bords, tout se fait à la main. Cette insistance n'est pas une coquetterie de communication mais la condition même de la qualité. C'est là, dans le fini d'un coin ou la régularité d'un ourlet, que se joue la différence entre un bel objet et une pièce d'exception.

Un point mérite d'être souligné, car il nuance l'image d'un atelier autarcique. Si la broderie et les finitions se font en interne, la maison s'appuie sur des tisserands locaux dont le soutien est jugé indispensable. Sans eux, il serait impossible de maintenir le très haut standard que l'atelier s'impose. Cette dépendance revendiquée rappelle que l'excellence n'est jamais l'œuvre d'une seule main, mais le fruit d'un écosystème de savoir-faire qui se complètent.

Kenza, l'héritière malgré elle

Toute maison de savoir-faire affronte tôt ou tard la question de la transmission. Kenza Echouafni, fille de Houria, a grandi en respirant le travail de sa mère bien avant de décider consciemment d'en faire le sien. Dès l'enfance, elle entendait dire que cet atelier lui était destiné, comme une évidence murmurée qui l'entourait sans qu'elle y prête vraiment attention.

Le hasard, ou une logique plus profonde, l'a conduite à étudier le design à Paris, à l'École Bleue. Ce parcours parisien fait écho, une génération plus tard, à celui de sa mère partie se former en France. Travailler aux côtés de Houria s'est révélé d'une justesse presque naturelle, et prolonger son œuvre après sa disparition s'est imposé avec la même spontanéité. Un détail, raconté par Kenza avec une tendresse amusée, en dit long sur la relation entre les deux femmes : aux débuts, la mère ne lui accordait qu'une dizaine de centimètres dans le coin de son bureau pour travailler. De cet espace minuscule concédé à contrecœur, Kenza est passée à la direction de l'ensemble de l'atelier.

Aujourd'hui, l'un de ses vœux les plus chers serait de rebaptiser la maison « Kenza Houria », en adjoignant son prénom à celui de sa mère. Le désir touche à quelque chose de plus vaste qu'une question d'appellation : la transmission ne se réduit pas à la conservation d'un héritage, elle est une continuation vivante, où l'héritière ajoute sa voix à celle qui l'a précédée sans jamais l'effacer.

Un refuge autant qu'une maison

Ce qui frappe, lorsqu'on cherche à décrire l'atelier tel qu'il fonctionne aujourd'hui, c'est qu'il tient bien davantage d'une grande famille que d'une entreprise ordinaire. La structure a grandi, elle s'est professionnalisée. L'esprit, lui, n'a pas changé. Chacun y touche à tout, les rôles restent souples, et le lieu conserve cette atmosphère de maisonnée où le travail se mêle à la vie.

Kenza Echouafni en parle comme d'une oasis de paix, un refuge pour de nombreuses femmes de la région qui y trouvent à la fois un emploi et un espace protégé. Cette dimension d'accueil prolonge, sur un registre social, l'intuition fondatrice de Houria, qui dès l'origine avait choisi d'employer et d'émanciper les artisanes locales. Les ateliers s'organisent autour d'une cour intérieure où s'ouvre un jardin, un lieu où l'on déjeune entouré de plantes. Comme tout le monde se connaît de longue date, l'ambiance y est vivante et bruyante : on y rit, on s'exclame, on bavarde. Les meilleurs jours suivent une nuit où une idée nouvelle a surgi — l'atelier entier vibre alors d'une excitation partagée. Les pires sont ceux où une commande urgente transforme l'oasis en course contre la montre.

Homo Faber, la reconnaissance internationale

La discrétion de l'atelier n'a pas empêché sa reconnaissance par les institutions les plus attentives à l'artisanat d'exception. La maison a été présentée par la Fondation Michelangelo pour la Création et l'Artisanat, l'organisation genevoise dont la manifestation phare, la biennale Homo Faber de Venise, réunit les meilleurs artisans de la planète. L'atelier a figuré parmi les artisans présentés dans ce cadre, et ses œuvres tissées ont notamment été montrées lors de l'édition 2025.

Être retenu par la Fondation Michelangelo n'a rien d'anodin : la sélection repose sur une appréciation rigoureuse de la maîtrise technique, de l'authenticité et de la valeur culturelle du savoir-faire. Pour un atelier de Rabat, cette présence vénitienne équivaut à une consécration, aux côtés de brodeurs, sculpteurs et tisserands venus des quatre coins du monde. Le magazine Cabana lui a consacré un portrait dans son Atlas of Craftsmanship. La maison fonctionne sur rendez-vous, son adresse rbati communiquée à la demande : on ne pousse pas la porte de l'Atelier Houria Tazi par hasard, on y accède parce qu'on cherche précisément ce qu'il produit.

La collaboration Giambattista Valli, un couronnement

Parmi les collaborations qui ont porté le nom de l'atelier au-delà du cercle des initiés, celle nouée avec Giambattista Valli occupe une place à part. En 2022, le couturier italien faisait ses premiers pas dans l'art de la table avec une collection inédite, fruit de plus de trois années de préparation. Pour cette première incursion, il s'est entouré de quelques-uns des meilleurs artisans d'Europe et d'Afrique du Nord : le verrier viennois Lobmeyr, la manufacture de porcelaine Augarten Wien et, pour le linge de table brodé, l'Atelier Houria Tazi. Voir la maison rbati citée aux côtés de ces institutions séculaires en dit long sur le rang qu'elle a conquis.

L'histoire de cette rencontre a la légèreté d'un heureux hasard. Tout est parti d'un message envoyé sur Instagram par Lauren Santo Domingo, la fondatrice de Moda Operandi, tombée sous le charme de draps signés Houria Tazi. De ce coup de cœur numérique est née une commande qui allait faire entrer le savoir-faire des brodeuses de Rabat dans une collection célébrée mondialement. Les pièces de lin réalisées pour Valli, brodées de motifs inspirés du jardin du couturier, traduisent sur la table cette exubérance florale qui fait sa signature.

Table dressée de la collection Giambattista Valli : porcelaine à décor de roses, citrons et verres peints à la fleur
Paris · juillet 2022

Une collection née d'un message

La collection fut dévoilée lors de la Fashion Week parisienne, le 5 juillet 2022, à l'occasion d'un dîner organisé par Lauren Santo Domingo à la galerie Gismondi, alors que la maison Giambattista Valli fêtait ses dix ans de haute couture. Le créateur résumait l'esprit du projet d'une formule simple : partager la culture et l'excellence.

L'Atelier Houria Tazi aux côtés de Giambattista Valli lors du lancement de la collection
L'Atelier Houria Tazi aux côtés de Giambattista Valli. Paris, 2022.
Set individuel de la collection : lin brodé de roses, couverts anciens et verre peint à la rose
Des motifs inspirés du jardin du couturier, traduits sur la table par les brodeuses de Rabat.

Transmettre un geste, le vrai défi

Interrogée sur les difficultés de diriger une entreprise artisanale aujourd'hui, Kenza Echouafni désigne un enjeu qui prime sur tous les autres : la formation des personnes. Apprendre le métier prend un temps considérable et exige une certaine disposition de caractère. Tout le monde ne peut pas devenir brodeuse d'exception, non par manque d'intelligence, mais parce que le geste manuel réclame une patience et une constance que l'on ne décrète pas.

Pour le dire, elle recourt à une comparaison qui parlera à quiconque a déjà chaussé une paire de chaussures de course. Le travail manuel ressemble à la course à pied : au début, l'effort paraît épuisant, presque décourageant. Puis, une fois le rythme trouvé, on avance à son propre tempo sans remarquer la fatigue, porté par une régularité devenue seconde nature.

Il n'existe pas de raccourci vers la maîtrise, seulement un seuil d'endurance à franchir — au-delà, le geste cesse d'être une épreuve pour devenir une évidence.

Ce défi de la transmission est aussi le véritable enjeu de survie des ateliers d'art. Un savoir-faire ne se conserve pas dans les archives ni dans les vitrines : il se perpétue dans des mains vivantes qui le reçoivent et le prolongent. La longévité des trois premières artisanes, présentes depuis presque cinquante ans, montre le chemin — mais rappelle aussi qu'une relève doit sans cesse être préparée.

Dresser une table méditerranéenne

Les linges de l'Atelier Houria Tazi trouvent leur pleine mesure sur une table méditerranéenne, celle où le repas se prolonge et où le décor compte autant que le plat. On imagine une longue nappe de lin naturel, écrue ou dans des tons sable et grège, posée sans apprêt sur une table de pierre ou de bois brut, ses angles brodés à jour. Sur ce fond neutre, les motifs peints et brodés dialoguent avec le répertoire du Sud : une branche d'olivier courant le long d'un chemin de table, un citron posé dans un coin de serviette, une floraison sobre reprise sur les sets. Le lin translucide s'accorde à des céramiques aux émaux mats, à des verres soufflés légèrement irréguliers, à des couverts patinés par l'usage.

La palette reste sourde et solaire à la fois — pierre, terracotta, vert sauge, blanc cassé — réchauffée par la lumière rasante d'une fin de journée. Une telle table ne cherche pas l'effet spectaculaire : elle repose sur la qualité du geste et la justesse des matières, et laisse aux broderies le soin de signer l'ensemble sans jamais l'encombrer. C'est exactement le terrain où l'art de recevoir hérité de Houria Tazi rencontre la culture méditerranéenne de la table partagée.

Ce que l'Atelier Houria Tazi tient debout

Il serait facile de réduire cette maison à une belle histoire familiale ou à une marque de linge luxueux, et ce serait passer à côté de sa portée. Ce qu'elle tient debout, depuis plus de quarante ans, c'est une certaine idée du travail bien fait, portée par des femmes, ancrée dans une ville, et suffisamment universelle dans son exigence pour dialoguer avec les plus grandes maisons du monde.

Dans un monde qui célèbre la rapidité et la reproduction à l'infini, l'Atelier Houria Tazi défend une temporalité inverse : celle du geste patient, du fil tiré à la main, de l'ourlet fini avec soin. Ses pièces de lin, translucides et brodées, portent la mémoire de cette lenteur choisie et la trace de mains identifiables. Elles disent qu'une table peut être un art, qu'un savoir-faire peut être un refuge, et qu'une lignée de femmes déterminées peut, à partir d'une maison de Rabat, écrire une histoire qui traverse les continents et les générations.

Une table peut être un art. Un savoir-faire peut être un refuge.

Ce portrait s'appuie sur l'entretien de Kenza Echouafni pour l'Atlas of Craftsmanship de Cabana, la fiche de l'atelier présentée par la Fondation Michelangelo dans le cadre de Homo Faber, et les comptes rendus de la collaboration Giambattista Valli de juillet 2022. Les images sont celles de l'atelier, de ses pièces et de ses mains : ici, pour la première fois, le réel remplace le décor.

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