La sobremesa
Les assiettes sont vides. Personne ne se lève. C'est là que tout commence.
Le mot est espagnol. Il se compose de sobre — sur, au-dessus — et de mesa — la table. Littéralement : ce qui se passe par-dessus la table. En pratique : le temps qu'on y reste une fois qu'il n'y a plus rien à manger.
Un mot qui n'existe pas en français
Le français dit « rester à table ». C'est une localisation, pas un moment. L'espagnol, lui, a nommé la chose — et un peuple qui nomme une chose la protège. On ne défend bien que ce qu'on peut désigner.
La sobremesa a des cousins partout sur le bassin. En Italie, on ne se lève pas non plus. En Grèce, on renvoie du vin. Au Maroc, on apporte le thé — et le thé est précisément l'instrument qui prolonge la table, puisqu'on en boit trois verres, et que trois verres prennent du temps.
Le nom manque en français ; la pratique, elle, existe. Elle s'appelle simplement : ne pas être pressé.
Ce qui se joue quand plus rien ne se mange
Le repas a un objet : nourrir. La sobremesa n'en a aucun. Et c'est exactement pour cela qu'elle compte.
Une table sans finalité est le dernier espace de la journée où personne n'attend rien de vous. On y parle mal, on répète des histoires connues, on se tait, on découpe un fruit qu'on ne mangera pas. Il ne s'y produit rien de mesurable. Aucun ordre du jour n'est traité.
Recevoir n'est pas servir. Recevoir, c'est offrir du temps.
C'est pour cette raison que la sobremesa est la première victime des vies modernes. Elle n'a pas de rendement. Elle ne s'optimise pas. Elle est, littéralement, du temps perdu — et c'est son seul mérite.
Comment on la tient
- Ne pas débarrasser tout de suite. Une table qu'on vide est une table qu'on ferme. Les miettes ne dérangent que les gens pressés.
- Faire venir quelque chose de lent. Le thé, un café, des amandes, un fruit à peler. Un objet qui occupe les mains sans occuper l'esprit.
- Ne pas proposer de « passer au salon ». Le canapé est la fin de la conversation : les corps s'écartent, les téléphones sortent.
- Rester assis le premier. C'est l'hôte qui donne le signal. Tant qu'il ne se lève pas, personne ne part.
Le mot juste
Une maison ne se juge pas au repas qu'elle sert. Elle se juge à l'heure à laquelle ses invités s'en vont — et à leur mauvaise foi au moment de partir.
— ZERHOUN
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Un geste par mois
Les gestes qui se transmettent — verser, dresser, chauler, greffer. La lettre en garde la trace.
Une lettre par mois. Rien à vendre.